• Cette obole du temps, venue de l'éternité

    Pour Terres de femmes, la revue de poésie, de critique & de littérature d’Angèle Paoli.
    Lecture d'Isabelle Raviolo, octobre 2012

    Cette obole du temps, venue de l'éternité

    Voici un recueil dédié « à Mouchette, et toutes les autres », à celles qui ont cherché la lumière dans les eaux troubles, à celles qui ont vécu dans la chair, le sang et les larmes, la vie réelle et non imaginaire : la vie qui blesse et réjouit, la vie qui donne et retire, la vie pareille aux « gouttes d’une pluie sableuse », loin des évasions et des contes de fée. C’est pourquoi Mouchette, le personnage le plus troublant de l’œuvre de Georges Bernanos (Sous le soleil de Satan), habite ce recueil de Blandine Merle comme cette présence absente qui nous relie à notre part d’ombre et qui se livre en filigrane à travers la violence sourde du rythme et de la métrique : les métaphores s’y allient au corps féminin et se déploient à travers l’élément liquide, prédominant dans ce recueil.

    L’eau, élément de vie et de mort, traduit ici toute l’ambiguïté d’une écriture où la lumière se dit dans l’obscur, le temps dans un immémorial, quelque chose qu’on ne saurait dire parce que toujours il se retire. Ainsi la voix tente d’approcher cette part éternelle de la lumière dans le temps: un mince filament, une brindille, comme une goutte de lait offerte à celle qui désire parler et qui toujours, d’une certaine manière, est ramenée à l’impossibilité même de dire le fond. 

    En cette parole qui s’excède toujours elle-même, Blandine Merle découvre ce rai de lumière qui donne naissance ; elle y offre sa voix nue, «par obole », cristal intérieur dessiné dans un éclat discret : « la bouche parcimonieuse / à peine / se sera entrouverte ». Écriture de l’à-peine où l’essentiel se dit dans le caché, la poésie de Blandine Merle, proche en cela de celle d’Emily Dickinson et de Béatrice Douvre, nous convie au silence, au désert intérieur, « sur la page où se déploie la faim ». 

    Dans Par obole, Blandine Merle nous introduit dans les replis du dedans, dans ce « temps du purgatoire » « couturé à soi » : 

     

    Les gouttes d’une pluie sableuse
    chues avec l’image d’un prince

    contre la vitre

    alors la glaise, attendre
    qu’on vous refasse (ou de la côte d’Adam)

    Attendre est l’attitude de celle qui patiente, souffre, endure, mais espère aussi l’aurore, la naissance : ce « quelque chose » qu’elle ne saurait dire, et qui pourtant se dit comme si c’était plus fort qu’elle ; qui se dit « contre les stores baissés », contre les peurs, les déceptions et « l’amour gâché ». Alors s’ouvre l’espérance même du vivre dans la discrétion d’un geste simple, d’une lumière ténue comme un murmure

    réajustant les bretelles
    dans l’interstice du demi-jour

    Ce n’est pas le plein soleil ou l’éclat aveuglant qui se dit ici, mais l’interstice d’un demi-jour comme cette fine particule de vie, de lumière qui passe dans l’entre-deux, dans l’entrebâillement d’une porte qui, sans être pleinement ouverte, n’en est pas pour autant totalement refermée. L’attention est alors requise, cette attention qui nous fait être au plus près des choses et nous rend à nous-même, dans le plus intime de notre être, dans cette nudité intérieure où plus rien ne trompe et ne ment. C’est dans ce fond que Blandine Merle nous invite à danser sur le fil : « œuvre d’équilibrage quasi d’équilibriste », dit-elle, comme si elle désignait ici tout le poème 

     

    où l’on ajoute ici
                            que la nudité là
    soit autant de transparence 
    que la cloison grillagée du confessionnal

     

    La poète parle cette langue précaire qui jamais ne se résigne, et qui ne cesse de supplier

    de n’y pas passer, de n’en pas finir

    C’est cette vie toute simple, notre incarnation même, que Blandine Merle célèbre ici, à travers le temps qui passe et qui, si nous y prêtons attention, nous livre les trésors de l’instant où quelque chose du soi profond se dit – comme si tout était là, dans ces pépites d’or de l’instant qui nous enlèvent à notre ego et nous font plonger dans le fond de notre mémoire, de notre être où une lumière ténue nous révèle un authentique intraduisible, vecteur d’un infini en l’homme :

    ici où
    quelque chose comme
    la guérison
    qu’avec un peu d’eau (pour tremper l’encre)
    et d’espace entre les tiges,
    on aura recomposé

    Dans cette fine pointe du dedans, on entend la musique très subtile de cette poésie : vibrations ténues de l’être qui déploie autant de nuances féminines où s’appréhende l’autre en nous – un éventail aux couleurs irisées de la peau.

    Par obole où Miroirs, Sanguines et Raccords, titres des trois recueils qui composent cet ensemble, semblent revisiter une parabole évangélique, ce discours imagé où le Christ nous livre un enseignement sur l’intériorité de nous-mêmes. On pense alors, en liant Par obole à la parabole des vierges folles et des vierges sages qui se reflètent ici comme les deux côtés d’un même miroir : étrange étranger, à la fois si proche et lointain, altérité prochaine qui nous fait explorer cette eau intérieure, part cachée de nous-mêmes et que seule la poésie peut éveiller : « maintes subtiles épingles » qui requièrent l’attention du poète pour exister, venir au jour comme autant d’oboles, de sources où l’on puise pour naître à soi. « Elle » va alors puiser dans les « ressorts de la coiffeuse » : puiser le souffle, l’élan créateur qui fait naître à soi-même : alchimie de désir et d’espérance où bat le pouls obscur quand sur la peau la voix décante ; l’interstice s’amenuise. 

    la blancheur de la page n’a d’égale 
    que la précaution des linges
    avec lesquels le nouveau-né
    est approché du sein

    d’égale que l’insistance de l’œil
    à l’orée des cris

    Métaphore de la naissance à soi-même dans un long et lent travail d’enfantement qui n’en finit pas de faire grandir son corps comme le corps du poème, miroir qui conduit aux profondeurs de l’être : un autre soi – et si « je » était cet « autre » qui déshabille des oripeaux et ouvre l’espace intérieur, la terra incognita, ce continent noir du féminin ? Là où une présence, plus grande que nous-mêmes, nous révèle à nous-mêmes, et nous rappelle à la voix antérieure, à l’origine : quelque chose d’indicible, source de tous les mots.


    « Quelque chose » dans le verre du miroir nous donne ainsi à lire autre chose – autre forme de soi, celle du poème : 

    le seul verre à saisir
    dans l’entre-deux des gouttes contre la joue
    est une surface réfléchissante.

    Dans Par obole, Blandine Merle nous invite au voyage : « prendre le tournant des eaux profondes », dit-elle, et ainsi s’ouvrir à un autre «tournant », « risqué d’hommes » celui-là ; il « déferle à coups de ciseaux », déchirant le voile des apparences, et révélant l’autre côté du miroir. 

    La voix de Blandine Merle cherche à dire l’indicible du dedans, de l’origine perdue et pourtant sans cesse rappelée. Dans ce « fond », dans ce « noir », les cheveux sont « emmêlés de veines » comme si la vie du dedans remontait à la surface, là où « surnagent les lambeaux d’une voix off», là où « le long des joues », « les réminiscences affleurent ». L’écriture du poème se fait alors l’écho de cette remontée des eaux profondes ― réminiscence moins voulue que désirée ; un désir qui traduit l’élan intérieur, l’offrande pure : cette « obole » du temps, venue de l’éternité. 

    (on entend par là un miroir
    où se dépose à bout de souffle, l’haleine équarrie
    par la pluie, prête à couper –

    Dans ce recueil, Blandine Merle nous livre alors toute une poétique de l’instant immémorial, poétique du paradoxe s’il en est de l’immémorial comme de ce point d’où jaillit le maintenant du temps humain à travers tous les menus gestes du quotidien : 

    affairée à l’évier, la femme se souvient 
    d’une tache sur le plancher

    en s’approchant, elle remonte jusqu’aux draps,
    à l’étau du lit dont l’amour fut gâché
    à la pluie cette nuit-là, discontinue et lâche

    l’eau du robinet la confond 

    Les vers de Blandine Merle, tendus sur la corde raide, ont cette force fragile de la voix qui chante sans chanter, qui dans son dévoilement même reste voilée : une voix qui a l’accent d’une prière à la vie terrestre, au monde, aux hommes

    ainsi le funambule, avec son balancier

    Le désir y emprunte détours et impasses pour dire « à la fin, une clarté d’équinoxe », cette image dont parlait Dante dans ce chant du Purgatoire de la Divine Comédie que Blandine Merle cite en exergue :

    « Votre entendement tire d’un être réel
    Une image, et la déploie en vous,
    En faisant que l’âme se tourne vers elle » 

    C’est dans ce paradoxe que la lumière ténue vient, elle qui, semblable à la voix de fin silence de ce recueil, ouvre un chemin discret dans les opacités et les déceptions de nos existences finies : 

    avec le filet d’un air appris que
    pour l’occasion elle osait murmurer
    comme s’il était à boire

    C’est là toute la beauté de l’écriture de Blandine Merle de ne pas chercher à faire, mais de tenir la voix tout en lâchant prise, laissant être une forme de langage que l’on pourrait qualifier d’antérieur : Blandine Merle laisse venir à elle les mots dans l’harmonie d’une lumière émanant des profondeurs de l’intime, là où la fusion n’a pas sa place, mais où le poète s’ouvre, corps et âme à la relation désirée – celle même qui fait naître au soi antérieur à toute naissance : relation nourrie à la source intarissable, principe de l’écriture poétique, cet espace du dedans où quelque chose de soi devient capable d’abandon. Ce consentement à l’abandon donne alors la capacité d’ouverture et d’écoute, espace de vie et d’enfantement.

    La poète peut alors puiser à la source comme à cette fontaine de jouvence, « par obole », elle recueille « la prodigalité du bol ». 

    Ainsi la relation est au cœur de ce recueil : relation à soi, à autrui, au monde, aux choses… qui toujours se dit comme cette relation « par obole » : pure offrande où « un filigrane s’intercale », celui même qui recouvre la lune d’un voile d’expiation :

    un filigrane s’intercale
    entre miroir et visage 
    – noir,
    il recouvre dehors la lune
    d’un voile d’expiation

    C’est dans cette poétique de l’immémorial que Blandine Merle ouvre son œil, veille et se désamarre vers cette « immensité profonde » tant recherchée et qui la conduit dans l’instant de lumière, en cette « infinitésimale distance qui eût conduit au monde ». Alors, ici, Blandine Merle écrit comme elle plongerait dans l’immense : non pour une errance ou un pèlerinage, mais pour un voyage intérieur, ce voyage vers l’immémorial, vers cette présence qui s’offre en se retirant, échappant à toute préhension pour laisser à l’homme l’ouverture d’une parole précaire. S’y intègre la notion essentielle de la durée que l’on éprouve dans la patience, promesse de maturité. C’est le temps, en effet, qui permet à la rose de s’épanouir. Le silence apparaît donc comme ce moule en creux des bourgeons futurs.

    temps mort : l’orage rivé aux carreaux,
    la soif adossée à l’autre versant

    Alors Blandine Merle se retire et s’efface pour laisser au chant poétique la possibilité d’advenir dans toute sa pureté. La poésie comme la musique permet alors de retrouver l’esprit de la terre, le point tournant où une chose, en même temps, est conçue comme infinie et finie. Aussi, chez Blandine Merle, l’art reçoit-il la blessure de la réalité. Il naît d’une souffrance, d’une brisure. C’est du vide que surgit la plénitude, « un miroir donc, avec sa quadrature / où achoppe l’image en train de s’interposer ».  

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